LE TAROT EGYPTIEN : OUI, MAIS NON… (mais si, un peu.)

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«Le fait est cependant très-vrai: ce Livre Égyptien, seul reste de leurs superbes Bibliothèques, existe de nos jours: il est même si commun, qu’aucun Savant n’a daigné s’en occuper; personne avant nous n’ayant jamais soupçonné son illustre origine. Ce Livre est composé de LXXVII (77)feuillets ou tableaux, même de LXXVIII (78 en incluant le «Mat» N.D.R.), divisés en V classes, qui offrent chacune des objets aussi variés qu’amusans & instructifs: ce Livre est en un mot le JEU DES TAROTS, jeu inconnu, il est vrai, à Paris, mais très-connu en Italie, en Allemagne, même en Provence, & aussi bisarre par les figures qu’offre chacune de ses cartes, que par leur multitude.»

Voilà ce qu’annonce Antoine Court de Gebelin (Qui avait une bonne tronche de porte bonheur, comme vous pouvez le voir.) dans son ouvrage «Le monde primitif» en 1871. Bon, j’annonce direct la couleur, j’suis pas hyper convaincu par l’affirmation. Historiquement, on ne trouve de traces du Tarot qu’à partir du XVème siècle, en Italie, principalement à Milan, Bologne et Ferrare.
Alors, d’où vient cette mode du Tarot égyptien ?

On retrouve bien, dans l’antiquité grecque, via les textes de Cicéron et Plutarque, des référence à une divination via des lamelles d’écorces gravées de symboles, mais rien de plus. Rien non plus qui ferait venir cette forme de divination du fameux «Creuset l’Alexandrie» duquel l’ésotériste fait tout sortir, comme «Maestro» faisait sortir tout et n’importe quoi de sa barbe dans «Il était une fois la vie.»

Mais comme il n’y a pas de (jambon) fumée sans feu sacré, je vais refaire le chemin dans le sens inverse pour voir ce qu’il s’est passé.

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LA CAMPAGNE D’ÉGYPTE ET LA PIERRE DE ROSETTE.

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Commençons par nous remettre dans le contexte historique et culturel. À la fin du XVIII ème siècle, la France, sous Napoléon Bonaparte louche sur l’Égypte, principalement pour emmerder l’Angleterre (Ce qui était globalement un passe-temps à l’époque.) sur la route de la Soie, ce qui débouchera, en 1798, sur la Campagne d’Égypte.
S’en suivra une fascination – qui frôle l’obsession – de la France (Et même du monde entier) pour l’Égypte : l’Égyptomanie. En cadeau souvenir, Napoléon ramène avec lui la Pierre de Rosette (de Lyon, ha ha ha), qui deviendra, grâce à Champollion, le saucisson sacré de tout l’ésotérisme Français dès 1822. Cette traduction et l’utilisation du terme «Hiéroglyphe» à outrance amènera à une confusion linguistique. En effet, en ésotérisme, le mot hiéroglyphe désignait déjà toute sortes de symboles occultes à plusieurs niveaux de lecture. Ce qui était le cas de la Monade Hiéroglyphique de John Dee, par exemple, mais aussi des gravures que l’on trouve sur les cartes du tarot.

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Cet abus d’interprétation linguistique aurait énormément joué dans cette confusion et l’élaboration de cette théorie par Court de Gebelin. Mais c’est également une réflexion historique et géographique assez approximative qui l’amène à cette conclusion:

«Dans les premiers siècles de l’Église, dit-il, les Égyptiens étoient très-répandus à Rome ; ils y avoient porté les cérémonies et le culte d’Isis, par conséquent le jeu dont il s’agit. Ce jeu, intéressant par lui-même, fut borné à l’Italie, jusqu’à ce que les liaisons des Allemands avec les Italiens le firent connoitre de cette seconde nation, et jusqu’à ce que celles des comtes de Provence avec l’Italie, et surtout le séjour de la cour de Rome à Avignon, le naturalisèrent en Provence et à Avignon. S’il ne vint pas jusqu’à Paris*, il faut l’attribuer à la bizarrerie de ses figures et au volume de ses cartes, qui n’étoient pas de nature à plaire à la vivacité des dames françaises ; aussi fut-on obligé, comme nous le verrons bientôt, de réduire excessivement ce jeu en leur faveur. »

*Ce qui est doublement faux, puisqu’à Paris, circulent depuis le début/milieu du XVII ème, Le Tarot de Jacques Vieville, le «Tarot Anonyme de Paris» et celui de Jean Noblet.

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Et aussi un cheminement étymologique guère plus fiable. Pour De Gebelin, le mot «Tarot» viendrait de l’Égyptien Ta-Rosh, qui signifie «Science de Mercure», Mercure étant assimilé à Thot, le chemin est vite fait, mais toujours pas plus vrai.
En réalité, on ne sait pas grand chose de l’étymologie du mot. Parmi les suppositions, il y a l’origine Hébraïque: Tora/Taro, L’origine latine : Rota (la roue) et Orat (il parle), Les alchimistes et leur langue des oiseaux l’associent même au verbe tarauder (creuser)…Mais, au delà du fait que ce sont un peu toutes des propositions à la con, rien n’en avère une plus que l’autre.

LES ORIGINES DU TAROT.

Vous n’allez pas me croire, mais à la base, les jeux de cartes ont été inventés pour jouer. C’est fou non ? Les premiers jeux de cartes semblent être apparus vers la fin du XVème siècle, dans le Nord de L’Italie. Le plus ancien jeu connu serait le Visconti, apparut à Milan en 1447, et peint pour la famille royale, on en retrouve des bribes dans plusieurs musées disséminés dans le monde entier. Une réédition est toutefois disponible dans le commerce.

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Ces jeux étaient, comme je le disait avant tout à utilisation ludique, mais servaient aussi, dans les milieux intellectuels et libertins de support à l’écriture, et aux «jeux de la vérité» et sûrement d’autres saloperies, comme les jeux d’argent ou un prétexte quelconque pour se grimper dessus. Cette utilisation du Tarot dans des contextes de badinages poussa l’Église, bien avant son utilisation ésotérique, à considérer ce jeu comme un outil du Malin pour pervertir l’homme et le conduire à l’immoralité.

A la fin du XVème siècle, une perméabilité due aux invasions en Italie de Charles VI, fait voyager le Tarot en France. Il commande en effet, suite à ses campagnes, un jeu, qui sera le plus ancien jeu de cartes français, connu sous le nom de «Grignonneur».

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Un des premiers exemplaires Français partiellement retrouvé est celui de Geoffroy Catelin, en 1557, à Lyon.

le TAROT DE GEOFFROY CATELIN de Lyon en 1557

Mais, étrangement, une référence est faite au tarot quelques années auparavant, en 1534 dans le Gargantua de Rabelais, ou le géant étudie, dans son éducation très complète. un jeu de carte : le Tarau. Rabelais ayant eu une influence considérable sur l’œuvre de Crowley, cela peut expliquer l’intérêt tout particulier que le mage lui à portée, en plus de l’étude qu’il en a faite à la Golden Dawn, mais on voit ça dans le prochain chapitre, hein.

J’en profite pour signaler qu’à ce moment, la numérotation et le nombre d’arcanes majeurs n’était pas encore fixé pour tout les types de Tarots. Dans les minchiates Florentins, que l’on peut encore trouver, par exemple, les Atouts sont au nombre de quarante. Les 22 arcanes majeurs sont donc sûrement dues à autre chose, on ne sait pas vraiment quoi, mais à priori, pas de rapport avec l’alphabet hébraïque comme l’affirmera Levi trois siècles plus tard, et encore moins avec l’alphabet sanskrit comme l’annonce Papus. (De toute façon, l’alphabet Sanskrit compte plus de 30 lettres, donc il avait fumé papy.)

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Comme je le disais plus haut, en 1630 apparaît le Tarot de Jacques Vieville, à Paris, puis plus tard, et plus proche de celui que nous connaissons maintenant, le Jean Noblet, le premier dont les lames portaient des noms, en 1650.
C’est à Lyon, en 1701 que le Tarot considéré par beaucoup comme le véritable premier Tarot de Marseille (oui, à Lyon, je sais, c’est complètement con, j’y peux rien.) le Jean Dodal. Mais l’appellation « Tarot de Marseille », est utilisée par Romain Merlin en 1859 pour désigner une forme précise de Tarots (comme le Chosson, le Tourcaty, etc.) Plus tard, et plus connu, le Tarot de Nicolas Convers, apparut en 1760… à Marseille. (Ouais, là, on est bons.)
Les trois jeux sont, cela dit, assez proches au niveau graphique. Je vous laisse en juger par vous même avec ces trois «mats». Dans l’ordre, celui de Noblet, celui de Dodal et celui de Convers.

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À cette même période se développe une branche du Tarot plus méconnue, celle du Tarot de Besançon, qui naît….  à Strasbourg. (Sérieux, vous le faites exprès où quoi ?) La particularité de ces jeux est d’avoir remplacé la Papesse (II) et le Pape (V) par Junon et Jupiter pour rester conforme à L’orthodoxie. C’est d’ailleurs suite à cette méprise qu’une autre théorie arrive, celle qui voudrait que le Tarot soit né à Strasbourg, et non pas en Italie, et encore moins en Égypte. Mais bref, c’est déjà assez compliqué comme ça, on va pas en remettre une couche. Merde. Fin de la parenthèse.

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LE TAROT ÉSOTÉRIQUE.

C’est un siècle après donc, que Court de Gebelin arrive avec son idée de Tarot Égyptien, qui, à défaut d’être vraie, présente les prémices du Tarot des Occultistes. Dans son «Monde Primitif», De Gebelin cite un auteur anonyme, qui sera identifié plus tard comme étant son ami Louis-Raphaël-de-Lucrèce Fayolle, comte de Mellet (Ouais, tout ça). C’est à lui qu’on doit la première utilisation du Tarot sous le nom de «Livre de Thot» qui sera repris par Eteilla et Crowley.
C’est en tout cas à ce moment que tout fait sens. Bien que le Tarot ne sois pas Égyptien, et donc qu’il ne soit pas la grande passion d’Omar Shariff, l’intuition de Court de Gebelin pourrait bien être celle qui à poussé, plus tard, Jung, à utiliser le Tarot en psychanalyse. Les arcanes majeurs seraient des représentations archétypales de l’inconscient collectif, et ces archétypes, pourraient en un sens, descendre des premiers égrégores puissants crées dans l’Égypte antique. Le Tarot ne serait donc pas physiquement apparut en Égypte, mais je peux tolérer l’idée que les premiers égrégores, devenus archétypes, aient étés élaborés plus où moins, en Égypte, ça oui, ça me semble recevable comme théorie.

Pour Paul Christian, par exemple, dans son «Histoire de la Magie, du monde surnaturel et de la fatalité à travers les temps et le peuples» (plus long encore le titre), il aurait existé, dans la Pyramide de Memphis (sur la routeeeeuh de Memphiiiis), une galerie de 24 Pilastres, dans laquelle sont érigés 22 Panneaux, qui seraient les prototypes du Tarot, résumant la doctrine des Hiérophantes. Cette galerie serait une des épreuves initiatiques au culte d’Osiris. Les Prêtres égyptiens, persécutés par les chrétiens, auraient copié ces fresques sur des tablettes avant de se faire découper en morceaux, puis les auraient passées au Gnostiques et aux Alchimistes pour les sauver. C’est une jolie fable, mais rien ne la prouve vraiment, et aucun égyptologue n’en fait part. Toutefois, elle favorise un genre de survie des idées plus que de l’objet, et ça, j’aime bien.

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Toujours est il que, de ce Tarot supposé égyptien, naît la tradition ésotérique du Tarot, via les échanges entre Gebelin et l’ordre des Philalètes, académie de recherche Maçonnique dans laquelle se côtoient des Kabbalistes, des Alchimistes, et toute une chiée de savants de l’époque. Le tarot, jeté en pâture à ce bouillon de culture se verra donc victime de syncrétismes en tout genres.
Parmis les plus marquants, c’est Eliphas Levi qui, annonce en 1854 dans son «Dogme et Rituel de la Haute Magie» que les 22 arcanes du tarot sont en fait les 22 lettres de l’alphabet hébraïque.

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Autre réformateur du Tarot, Oswald Wirth, créateur du «Tarot des imagiers du Moyen Âge», Franc -maçon de son état et secrétait de Stanislas de Guaita (fondateur de l’ordre Kabbalistique de la Rose+Croix). Il reprit le travail qu’il avait fait avec le sus-nommé de Guaita, sur son «Tarot Kabbaliste» dont il était le dessinateur. Passionné par ce jeu, il en fit une version très inspiré Maçonnique, Alchimique et Hermétique, gardant toutefois les attributions kabbalistiques de Levi.

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En 1896, Le premier modèle de Tarot Égyptien est pensé par Falconnier, dessiné par Wegener et inspiré des ouvrages de Paul Christian, et soit-disant issus des dessins du Comte de Saint-Germain. Bref, encore un joyeux bordel.

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Papus, roi du syncrétisme extrême, limite too much, va plus loin en y ajoutant des lettres en Sanskrit, et même des symboles d’Archéométrie. (Discipline servant, à la base, à dater des objets archéologiques, dont Papus s’était entiché, et dont certains ésotéristes on sorti un système d’alphabet astrologique primitif…)

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Ce qui fit du Tarot de Papus, en 1909, à mon sens, un jeu assez indigeste sur lequel on a plus vite fait de faire un syncope suite à un syndrome de Stendhal, que de lire quoique ce soit.
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À cette même période de fin de siècle, naît en Angleterre, à Londres, en 1888, L’ordre hermétique de l’aube dorée, ou plus simplement, la Golden Dawn. Société initiatique qui verra sur ses bancs Crowley, Knight, Waite, et, paraîtrait-il, Bram Stocker, pour ne citer qu’eux. L’enseignement magique, très influent à l’époque, de cet ordre étant fortement dirigé vers la Kabbale magique, L’astrologie, l’alchimie etc. On comprend que des artefacts syncrétiques on imprégné le Tarot ésotérique tel qu’on le connaît à présent.

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Sir Arthur Edward Waite, membre de la G.D. – dont il fut le dernier Grand maître avant sa dissolution en 1905 – Propose un tarot très nouveau, et sûrement un des plus célèbres à l’échelle mondiale. La particularité de ce Tarot, à part la fameuse inversion VIII-XI, est, un peu comme dans les Tarots de Besançon, le rejet des termes «Papesse», «Pape» et même «Maison Dieu», qui seront remplacés par «Grande prêtresse», «Hiérophante», et «La Tour», afin de le déchristianiser.

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Aleister Crowley, lui même initié à la Golden Dawn, inspiré des écrits de Rabelais, fondateur de L’Astrum Argentum, Grand initié de L’O.T.O. , fondateur de l’abbaye de Thélème, et plus ou moins impliqué dans tout l’ésotérisme du milieu du XXème siècle, propose lui aussi son Tarot. Dans son modèle du livre de Thot, une nouvelle correspondance aux lettre hébraïques est proposée, décalant tout d’un degré. Cette nouvelle attribution pourrait découler des travaux de Gareth Knight, Disciple de Dion Fortune, qui associa chaque arcane à une sentier de l’arbre de vie kabbalistique.
Mais le syncrétisme de Crowley ne s’arrête pas là, car il ajoute à son jeu, comme l’avait fait Papus, mais avec un poil plus de finesse, pléthore de symboles astrologiques, élémentaux et planétaires rendant son jeu très incompréhensible pour le profane et en faisant, sans doute, le tarot le plus occulte ayant jamais existé.

magus

Dist de Kaerth.

Sources :

melmothia.net
Les grands textes de l’ésotérisme – Jean Marc Font
Dogme et Rituel de la Haute Magie – Eliphas Levi
Méditation sur les 22 arcanes du Tarot – Anonyme
Le Tarot Divinatoire – Papus
Mythes et Tarots – Dicta & Françoise
La Voie du Tarot – Alejandro Jodorowsky
Le Livre de Thot – Aleister Crowley

A propos distdekaerth777

Esoterist - Occultist - Graphic Artist - Photographer - Musician.
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